europe • « Tabelle » et prix du livre : la Belgique francophone se mobilise

// europe • « Tabelle » et prix du livre : la Belgique francophone se mobilise

Date : 2015-10-08 17:15:01


« Tabelle » et prix du livre : la Belgique francophone se mobilise


Les troisièmes Rencontres nationales de la librairie, qui se sont tenues à Lille en juin dernier, ont accueilli plusieurs libraires étrangers parmi les quelque 800 professionnels venus débattre de l’exercice de leur métier. Régis Delcourt (librairie Point Virgule à Namur), président du Syndicat des libraires francophones de Belgique, revient pour BCL sur l’avenir de la librairie qui, chez nos voisins belges, passe notamment par la suppression de la « tabelle » et l’établissement d’une réglementation sur le prix du livre par voie législative.

La rentrée littéraire bat son plein. Des romans, par centaines, arrivent sur les tables des libraires. Certains livres font déjà la une des journaux, d’autres se montrent plus discrets. Belles promesses, futurs prix littéraires, découvertes incroyables, les lecteurs français et belges se réjouissent à l’idée de plonger dans tous ces univers. Et oui, en Belgique francophone (Bruxelles et la Wallonie), nous lisons les mêmes livres qu’en France. Aucune différence. Nos médias parlent des mêmes titres, les tables et vitrines des libraires proposent les mêmes auteurs (avec toutefois quelques auteurs belges en plus).

La seule différence, et non la moindre, est liée au prix de vente. En effet, dans les librairies belges, un livre français sur deux porte une petite étiquette masquant le prix imprimé sur la quatrième de couverture. Si vous la décollez, vous découvrirez que le prix initial, fixé par l'éditeur, a augmenté de 10 à 17 % en passant la frontière ! Cette différence s'explique par une majoration de prix, la « tabelle », qui était autrefois utilisée pour couvrir les frais de douane et les risques de change entre les francs belges et les francs français.
Près de 15 ans après l’instauration de l’euro, les libraires belges subissent toujours cette majoration de prix imposée principalement par deux distributeurs : Hachette et Interforum. Les autres grands distributeurs français (Sodis, Union Distribution, Volumen, Dilisco, Les Belles Lettres, Harmonia Mundi,…) ont heureusement renoncé à cette pratique et nous permettent de vendre leurs ouvrages au « prix français » depuis un certain temps déjà.

Lors d’une visite en Belgique, si vous poussez la porte d’une de nos librairies, vous serez étonné de découvrir cette différence criante. Le dernier Amélie Nothomb, Le crime du Comte Neville, paru chez Albin Michel, sera vendu au prix de 16,85 € en Belgique contre 15 € en France. Ou encore Le Petit Robert de la langue française vous coûtera 72,40 € au lieu de 64,90 € ! Excusez du peu !

Dans une même communauté linguistique, avec la mise en circulation de l’euro, les arguments qui justifient cette pratique sont plus que jamais anachroniques. D’autant que Bruxelles n’est pas plus éloignée de Paris que Marseille ou Toulouse… La situation est imposée par trois distributeurs belges, protégés par des exclusivités :

• Interforum Benelux, filiale d'Editis (qui distribue 10/18, Allary, Nathan, Plon, Le Robert, Robert Laffont, Michel Lafon, XO, Pocket, Héloïse d’Ormesson, La Belle Colère…)

• Dilibel, filiale d'Hachette (Albin Michel, Grasset, Le Livre de Poche, Larousse, Marabout, Odile Jacob, Stock, Lattès, Didier Jeunesse, Milan, Audiolib, Masson, Dunod...)

• Nord-Sud (Jouvence, Economica, Présence africaine, Eyrolles…).

Ce choix d’imposer une tabelle sur le prix fixé par l’éditeur a deux conséquences majeures :
- ce sont les lecteurs, les bibliothèques et les libraires qui financent la structure de ces distributeurs ;
- les libraires belges sont fragilisés par la concurrence des opérateurs de vente en ligne, sur qui ne pèse pas la tabelle.

Opposés depuis la première heure à cette situation, les libraires belges en pâtissent aujourd’hui dangereusement. À l’heure où la vente en ligne ne cesse de progresser, nous ne pouvons plus justifier une telle différence de prix auprès de nos clients. Amazon ne pratique pas la tabelle. Le calcul est donc vite fait pour le lecteur belge et nos librairies en souffrent cruellement. Des clients fidèles commencent à déserter nos librairies, nous le constatons malheureusement chaque jour.

Le Syndicat des libraires francophones de Belgique (SLFB) demande depuis des années à ces trois distributeurs de renoncer à un système qui met en danger toute la profession et défavorise le lecteur belge. À ce jour, pourtant, nous subissons toujours cette réalité. Sauf que…

Sauf qu’il y a quelques mois, des rumeurs ont commencé à courir de part et d’autre de la frontière. Volumen (l’outil de diffusion-distribution des éditions du Seuil, Minuit, Métailié, Zulma, Eres, L’Olivier,…) cherchait acquéreur et Interforum se montrait très intéressé par ce rachat. En Belgique, cette annonce fut un coup de tonnerre : nous ne pouvions accepter l’idée que tous ces éditeurs, si symboliques pour les libraires indépendants, rejoignent la liste déjà trop longue des éditeurs « tabellisés ». Le SLFB a donc entrepris une série d’actions afin de sensibiliser les éditeurs du groupe Volumen au combat des libraires. Par ailleurs, des écrivains belges ont eux aussi décidé d’exprimer leur exaspération face à cette situation et ont publié une lettre ouverte dans le quotidien La Libre Belgique. Parmi les quelque 170 signataires, Amélie Nothomb et Éric-Emmanuel Schmitt, auteurs étroitement liés aux éditions Albin Michel.

« Dans une même communauté linguistique, avec la mise en circulation de l’euro, les arguments qui justifient [la] pratique [de la tabelle] sont plus que jamais anachroniques. »

Le SLFB a également lancé une pétition en ligne et en librairie intitulée « Le même livre au même prix en Belgique et en France » qui a recueilli plus de 13 000 signatures à ce jour.
Dans un même temps, la ministre de la Culture, Joëlle Milquet, a elle aussi manifesté son intérêt pour ces questions de prix du livre. La Belgique, petit pays à la structure politique compliquée, n’a toujours pas de loi sur le prix du livre. Suite à une récente réforme de l’État, cette matière de prix, jusque-là fédérale, est devenue régionale. La ministre a donc pris la décision de plancher activement sur ce dossier afin que la Belgique francophone puisse enfin obtenir une loi sur le prix du livre.

Les libraires se réjouissent de cette décision et se sentent entendus par le cabinet ministériel. Ils espèrent que les différentes concertations menées par Madame Milquet aboutiront rapidement à une loi, la plus proche possible de la loi Lang de 1981. Pour que cette loi soit complète, elle devrait contenir la mention claire d’une « détabellisation » progressive.

Le sujet est bien entendu délicat. Mais il est passionnant et capital car il s'agit vraiment de l'avenir de la librairie. Ce qui va se jouer dans les semaines qui viennent sera décisif pour le futur. Espérons que c'est le bon sens qui l'emportera, car le prix des livres est un enjeu non seulement commercial, mais aussi culturel et politique !

• Régis Delcourt