entretiens • Gilles Lacroix, de l’ingénieur au libraire

// entretiens • Gilles Lacroix, de l’ingénieur au libraire

Date : 2014-03-13 16:55:12


Après plus de trente années passées chez Kodak, Gilles Lacroix, ingénieur en informatique et mathématiques appliquées, s’est reconverti en libraire ! Rencontre avec le gérant des Arcades, librairie généraliste installée à Tournus. L’occasion d’un bilan, six ans après son ouverture.


Gaëlle Buhagiar et Gilles Lacroix
Bourgogne côté livre : Comment passet- on de responsable des achats pour l’Europe chez Kodak à libraire ?
Gilles Lacroix : En 2007, au moment où Kodak connaissait de grandes difficultés, j’ai suivi la vague de départs en optant pour le licenciement économique. J’avais alors déjà dans l’idée de mettre à profit ma prime de licenciement pour créer une librairie. J’ai d’abord lorgné du côté de la librairie de mon village d’origine en Bretagne, mais l’affaire ne s’est pas conclue, ce qui, avec du recul, était une bonne chose puisqu’un an plus tard, un espace culturel Leclerc s’est ouvert à un kilomètre de là.
J’ai donc repris mes recherches du côté de Chalon-sur-Saône et j’ai repéré Tournus qui ne possédait pas de librairie. Plusieurs rencontres avec le CRL puis avec la CCI, la Chambre de commerce et d’industrie, m’ont assuré du bien-fondé de mon projet.


« Nous avons ouvert un samedi de la fin novembre, avec un fonds riche de 13 000 références.
Résultat : 1 500 euros de chiffre d’affaires dès la première journée ! »


Tournus vous a paru détenir du potentiel ?
J’en ai rapidement été convaincu car c’est une ville dynamique, avec la capacité de drainer les habitants de nombreux villages alentours.
J’ai donc ouvert la librairie en 2007, d’abord seul, puis j’ai embauché ma collaboratrice, Gaëlle Buhagiar, quelques mois plus tard. Gaëlle avait déjà une expérience en librairie qu’elle a complétée par un stage à la CCI et à l’INFL, l’Institut national de la formation de la librairie.
Nous avons ouvert un samedi de la fin novembre, avec un fonds riche de 13 000 références. Résultat : 1 500 euros de chiffre d’affaires dès la première journée ! Nous avons débuté sous de bons augures… et pourtant, nous avions peu communiqué, juste en affichant la date d’ouverture dans la vitrine.
Il y avait une véritable attente à Tournus, aucune librairie n’avait réussi à survivre jusque-là. Dès le premier jour, la librairie a accueilli ses clients dans un espace aménagé avec soin en proposant une offre diversifiée : littérature française et étrangère, jeunesse, vie pratique et même de la poésie et du théâtre.
Posséder une vraie librairie dans leur ville, c’est, je crois, une fierté pour les Tournusiens.

Une fierté pour les Tournusiens mais une prise de risque pour vous ?
Même si je n’étais pas totalement conscient de tout ce que je mettais en jeu en créant ma librairie, c’était une prise de risque calculée. La librairie était le fruit d’un an de préparation avec le CRL, la CCI et l’INFL. Ma chance c’est que tout se soit passé exactement comme je l’imaginais. Je n’ai pas eu peur, mais avec du recul, ce projet était peut-être un peu inconscient !

Quelle a été l’évolution de l’activité pendant ces six années ?
Le chiffre d’affaires a augmenté de 10 à 15 % les deux premières années. La première année, j’ai même atteint mon prévisionnel à 500 euros près. J’ai ensuite connu une baisse d’activité d’environ 2 à 3 % la troisième et la quatrième années avant de retrouver une certaine stabilité. Une stabilité que j’arrive essentiellement à tenir grâce aux produits dérivés.
En bref, j’ai commencé à subir les effets de la crise en 2010, et non pas en 2008 comme la plupart des professionnels du livre. Le livre reste un produit cher et qui n’est pas vital.

Quels livres, sinon vitaux peut-être essentiels, trouve-t-on alors aux Arcades ?
Une offre importante et adaptée à la clientèle. Nous assortissons en priorité les rayons de littérature, polars, jeunesse, BD et mangas. Viennent après les rayons région, cuisine et scienceshumaines. Nous faisons en sorte que le client puisse trouver ce qu’il cherche en librairie, ce qui arrive les trois quarts du temps. Le cas échéant, nous le commandons et l’obtenons généralement en 48 heures.

Comment définissez-vous votre clientèle ?
Un public à 65 % féminin et une petite moitié âgée de plus de 50 ans. Beaucoup de mamans avec leurs enfants, et des jeunes. C’est la tranche des 25-35 ans qui est la moins représentée. La clientèle touristique n’est pas significative, c’est 10 % du chiffre d’affaires en été, et 5 % le reste de l’année.
Les Arcades, c’est typiquement une librairie généraliste qui s’adresse aux habitants d’une ville moyenne et de ses alentours. Je comptabilise aujourd’hui 5 000 cartes de fidélité et entre 400 et 500 clients fidèles.

Quels sont vos atouts pour attirer et fidéliser cette clientèle ?
Nous sommes souvent présents à l’extérieur des murs de la librairie, via le dépôt de livres dans des maisons de la presse ou au musée du Vélo. Nous participons à des manifestations locales comme le salon du livre de Tournus, Pages en partage à Chalon-sur-Saône ou encore les Portes ouvertes viticoles. Nous travaillons aussi avec les établissements scolaires, à la demande des professeurs, et avec les bibliothèques, hors appel d’offres car il nous est souvent bien difficile d’y répondre.
À la librairie, en revanche, nous proposons une animation une fois toutes les trois semaines. Dédicaces, soirées poésie ou théâtre, nos animations attirent en général une quinzaine de personnes. Nous proposons en alternance des dédicaces d’auteurs d’envergure nationale et d’auteurs locaux. C’est ainsi que nous avons invité Danielle Mitterrand en mai 2008… il y avait la queue jusque dans la rue !
Il faut bien savoir qu’on ne gagne pas d’argent sur une dédicace une fois payé le transport de l’auteur, mais cela donne de la visibilité à la librairie, surtout lorsque les journalistes locaux jouent le jeu.

Justement, comment communiquez- vous auprès de vos clients ?
Nous obtenons régulièrement des articles ou annonces dans Le Journal de Saône-et-Loire, à quoi s’ajoutent notre site Internet, que j’ai développé, et les affiches que nous réalisons au coup par coup pour nos animations littéraires.

Lecteur, vendeur, informaticien… Libraire : des compétences multiples ! Pourquoi ce métier ?
J’ai toujours aimé les bouquins ! Un ou deux ans avant de quitter Kodak, lorsque j’ai vu cette librairie à vendre dans mon village de Bretagne, j’ai eu un déclic. C’était un endroit si agréable dans lequel nous nous rendions à chaque début de vacances, comme un rituel.
Et puis, en voyant Kodak décliner à cause d’erreurs stratégiques sans pouvoir rien y faire, j’ai ressenti le besoin de trouver une activité que je pourrais mener seul. Une entreprise dont j’assumerais le devenir, pour le pire comme pour le meilleur !

Qu’est-ce qui vous a le plus étonné dans le métier de libraire ?
Ma plus grande surprise a été la relation avec les fournisseurs. C’est très dur car ils ne font aucune concession alors qu’eux-mêmes ne sont pas très professionnels. C’est très différent du milieu de l’industrie dans lequel j’ai évolué. Ils exigent des libraires une grande rigueur qu’ils n’appliquent pas pour euxmêmes. Combien de fois leur ai-je écrit sans obtenir de réponses…?
Les retours sont un point critique notable. Il faut savoir que lorsqu’on voit un représentant en septembre pour un ouvrage qui paraît à Noël, on paie l’ouvrage en janvier, on le renvoie fin février-début mars et le retour n’est traité qu’en avril. Au final, nous sommes remboursés fin mai. Un exemple typique, l’envoi massif des nouveautés de Noël dès le mois d’octobre : une manière pour eux de se faire de la trésorerie à nos dépens.
À l’inverse, la relation avec les représentants est très agréable. Ce sont des gens qui prennent assez vite la mesure, le ton de la librairie. Grâce à cela, ils ont une vraie démarche prescriptive.
Enfin, même si c’est un point noir que l’on retrouve dans beaucoup de métiers, mon commerce est à la merci de l’environnement, politique par exemple. Le fait de rendre piétonne la rue principale de Tournus, dans laquelle nous sommes implantés, n’a favorisé ni l’activité ni la fréquentation.

Vous parliez de fournisseurs, vous avez mené une action contre Hachette diffusion justement…
Hachette me livre à partir de Lyon et ne passe donc pas par le mode de livraison classique pour les librairies en province : la plateforme Prisme. Ce n’était pas un problème au début mais lorsque j’ai commencé à regarder de près mes factures, je me suis rendu compte que ce mode de livraison avait un coût exorbitant car j’étais facturé à la fois au poids et au colis. J’ai donc demandé à être livré par Prisme, comme toutes les autres librairies. Hachette n’a rien voulu entendre.
Alors oui, à force de râler, j’ai réussi à obtenir gain de cause au cas par cas, sur des problèmes de logistique ou de surfacturation… mais vous imaginez bien que c’est très chronophage. Et puis, en septembre 2013, j’ai réalisé que les augmentations de remises que je négociais avec les représentants étaient absorbées par les coûts de transport. Pour exemple, cinq ou six fois d’affilée, j’ai dû payer 9 euros de frais de port pour 100 euros d’ouvrages, donc sur un total de 300 euros, j’ai déboursé 80 euros de frais de port.
À force d’emails et de « coups de gueule », le problème a été résolu et désormais les petites librairies peuvent être livrées par Prisme, à condition d’en faire la demande.

Une victoire à intégrer à un bilan plutôt positif au terme de ces six années. Comment envisagez-vous votre métier à l’avenir ?
Je ne vois pas vraiment mon métier changer. Grâce à mon expérience chez Kodak, je suis attentif aux évolutions en matière de numérique, et pourtant, je ne vois pas comment cela peut révolutionner le monde de la librairie. Je pense qu’aujourd’hui ma baisse de chiffre d’affaires s’explique plus par l’environnement économique que par l’arrivée du numérique. Amazon et plus généralement la vente de livre par correspondance me paraissent bien plus dangereux. Ceux qui en ont fait les frais sont surtout les grandes chaînes qui paient des loyers exorbitants en centre-ville. Je ne crois pas que nous, libraires, deviendrons un jour prescripteurs de livres numériques. C’est très marginal, les gens n’en voient pas nécessairement l’utilité et si demain ça finit par « prendre », ce n’est pas en librairie que les gens viendront l’acheter.
Attention, cela ne veut pas dire que je n’observe pas ces mutations avec beaucoup d’attention, mais je reste plutôt optimiste sur l’avenir de mon commerce !


Propos recueillis par Bertille Détrie et Aurélie Miller


+ d'info Librairie Les Arcades

15, rue de la République - 71700 Tournus
09 60 17 11 22 -  librairielesarcades@orange.fr
www.librairie-les-arcades.com




Coup de cœur J’ai lu Au revoir là-haut, de Pierre Lemaître tout dernièrement, je suis certain qu’il remportera un prix [depuis, il a remporté le Prix Goncourt 2013]. C’est une merveille, et justement, il a été publié chez Albin Michel, un éditeur qui traite avec beaucoup d’attention les libraires. Il invite indifféremment les petits et les gros libraires à sa rentrée littéraire. En région, j’apprécie beaucoup les textes de L’Armançon, du murmure, ainsi que ceux de L’Escargot savant et des Éditions de Bourgogne.

Coup de gueule Contre les éditeurs qui traitent les librairies comme des supermarchés !