entretiens • Dominique Thibault : un talent nourri de belles rencontres

// entretiens • Dominique Thibault : un talent nourri de belles rencontres

Date : 2014-11-05 16:55:42


Dominique Thibault, installée à Semur-en-Auxois depuis de nombreuses années, est une talentueuse illustratrice à la bibliographie bien fournie puisqu’elle compte aujourd’hui plus d’une quarantaine d’ouvrages pour la jeunesse (mais pas seulement !) dont bon nombre de documentaires édités chez de grands noms de l’édition : Gallimard, Actes Sud, Nathan, Gautier-Languereau, Équinoxe, Le Coq à l’Âne… Son dernier ouvrage, Fêtes et jeux au Moyen Âge (Équinoxe, 2014), est une belle occasion de découvrir son parcours d’illustratrice guidé par de grandes rencontres.



BCL : Comment êtes-vous devenue illustratrice ?

Dominique Thibault : J’ai passé un diplôme de gravure et de lithographie aux Beaux-arts, je travaillais donc essentiellement en noir et blanc. Mais plutôt que de démarcher les galeries d’art, j’ai préféré frapper aux portes des éditeurs parisiens et comme le noir et blanc avait quasiment disparu des livres, à mon grand regret, je me suis mise à faire de la couleur. À la fin des années 1970, il était très facile d’obtenir un rendez-vous et de rencontrer les éditeurs. J’ai commencé chez Bayard Presse en illustrant quelques pages pour Pomme d’Api. Et puis j’ai rencontré Pierre Marchand, cofondateur de Gallimard Jeunesse avec Jean-Olivier Héron. Je ne savais pas du tout qui il était. Il m’a simplement dit : « montrez-moi votre travail ». Ce que je faisais à l’époque était très balbutiant. J’avais une bonne maîtrise de la gravure mais pour la couleur, j’en étais à mes débuts. Pierre Marchand m’a alors dit : « tu as un tempérament de miniaturiste ». Cette rencontre a été déterminante pour moi.


BCL : En effet, votre illustration est extrêmement riche, détaillée, minutieuse. On perçoit très vite à quel point votre travail est documenté. Rien n’est dû au hasard…

DT : Oui absolument. Je travaille à l’aquarelle mais de manière non conventionnelle (en tube et non en godet). Mais dans le même temps on retrouve dans mes illustrations mon travail de graveur. Mon pinceau devient presque une pointe et il peut être très précis. Et puis je suis d’un naturel curieux. J’ai par exemple rencontré un ornithologue dans le cadre d’un projet éditorial avec le Muséum d’histoire naturelle. Je lui ai fait corriger tous mes crayonnés parce qu’on ne peut pas faire prendre n’importe quelle posture à un oiseau. Il m’a alors appris à regarder les oiseaux. Et plus tard, lorsque j’ai illustré un livre de petits monstres pour Actes Sud, quand j’avais à inventer un oiseau, je pouvais le faire tenir debout même s’il était de bric et de broc !
Pour l’illustration du numéro zéro de la collection La Découverte Gallimard consacré à l’Égypte, j’ai aussi eu la chance de travailler avec l’égyptologue Jean Vercoutter, grâce à qui j’ai beaucoup appris.

BCL :
Comment travaillez-vous avec l’auteur des textes dans la création d’un livre ?

DT : Pierre Marchand organisait régulièrement chez Gallimard des rencontres entre les auteurs et les illustrateurs car il pensait, à juste titre, que seule la rencontre permettait de nouer des liens, de créer des affinités et donc de réaliser de beaux projets. À l’époque, il n’y avait pas de contraintes de temps et l’éditeur prenait volontiers le risque d’éditer des livres « de recherche » qui pouvaient ne pas se vendre ! Pour le livre documentaire, le lien avec l’auteur est très serré. Nous sommes complémentaires.
J’ai l’habitude de lui soumettre mes esquisses. Par exemple, pour le livre Pierre après pierre, la cathédrale (Découverte Gallimard Jeunesse, 1988) réalisé avec Brigitte Coppin, historienne médiéviste, il était plus facile d’expliquer une architecture par un dessin que par le texte. Le dessin va tout de suite parler aux enfants.Pour Fêtes et jeux au Moyen Âge, je me suis beaucoup documentée sur les Ducs de Bourgogne qui étaient des joueurs invétérés, et j’ai beaucoup échangé avec Brigitte Coppin sur mes découvertes.

BCL : Vous évoquiez la relation privilégiée que vous entreteniez avec certains éditeurs il y a quelques années. Qu’en est-il de cette relation aujourd’hui ?

DT : J’ai eu en effet la chance de travailler avec de grandes maisons d’édition à une époque où un projet éditorial était mûrement réfléchi et où la vente des droits à l’étranger leur donnait les moyens de réaliser des projets innovants. J’évoquais Pierre Marchand mais il y a aussi eu de belles rencontres chez Nathan, Le Coq à l’Âne – maison d’édition rémoise qui a malheureusement disparu – ou encore chez Actes Sud. Aujourd’hui, tous ces gens avec qui j’ai aimé travailler sont partis en retraite. Je n’ai donc plus affaire aux mêmes personnes. Les maisonsd’édition veulent avant tout s’assurer rapidement de la réussite commerciale d’un livre et n’ont pas de scrupule à multiplier les rééditions en faisant croire qu’il s’agit de nouveautés. On observe la concurrence, on voit ce qui marche et on fait la même chose. Il n’y a plus de politique éditoriale sur le long terme. Et je ne rencontre plus les auteurs…

BCL : Vos livres rencontrent un beau succès à l’étranger, n’est-ce pas ?

DT : En effet, certains livres édités chez Gallimard et Nathan ont été traduits dans une quinzaine de pays. La Corée, la Chine et l’Inde rachètent actuellement un certain nombre de mes ouvrages auprès des éditeurs. C’est d’ailleurs amusant de découvrir son illustration associée à un texte dont la graphie est parfois très éloignée de la nôtre. Le résultat est parfois presque plus élégant que l’édition française.
Et j’ai moi-même des contacts aux États- Unis. Un galeriste américain qui connaît bien mes livres me propose de faire une exposition à San Francisco. C’est un projet intéressant même si pour l’heure je n’ai pas suffisamment d’énergie pour me lancer dans cette nouvelle aventure. Mais j’ai toujours grand plaisir à présenter mes illustrations dans les bibliothèques, notamment celle de ma ville, Semur-en-Auxois. Les enfants découvrent tout le travail qu’il y a derrière un livre. Je leur montre par exemple toujours une page de dessins ratés et je leur dis de ne surtout pas gommer leurs erreurs pour ne pas qu’ils les oublient.


Propos recueillis par Alice Zunino




Coup de cœur > Les éditions Philippe Picquier qui m’ont permis de découvrir des auteurs asiatiques et qui éditent des livres d’art de grande qualité dont un coffret de Kitagawa Utamuro comprenant l’Album des insectes choisis et Concours de poèmes burlesques des myriades d’oiseaux.

Coup de gueule > Contre les éditeurs qui font du commerce une priorité de leur métier.