entretiens • Dominique Sierra, une éditrice renversante !

// entretiens • Dominique Sierra, une éditrice renversante !

Date : 2014-11-05 16:55:36


Pour trouver le nom de sa maison d’édition, la tête à l’envers, Dominique Sierra s’est littéralement mis la tête à l’envers. Un nom qui reflète à la fois le caractère de l’éditrice, et ce qu’elle cherche à transmettre à travers ses livres ! Dominique Sierra, c’est aussi une éditrice qui n’a pas de plans : dans son écriture comme dans la création et le développement de sa maison d’édition, elle déroule son fil…


Dominique Sierra est une « littéraire dans l’âme » comme elle se définit elle-même. Elle écrit depuis ses huit ans… des romans ! La création de sa maison d’édition, la tête à l’envers, résulte d’une succession de désirs et de rencontres dont l’origine reste son attachement profond à l’écriture et la littérature.

Cette ancienne étudiante en psychologie et en lettres classiques à la Sorbonne a travaillé sur Voyage au bout de la nuit, la seule œuvre de Céline qu’elle aime et relit tous les trois à quatre ans.
À l’évocation de ce dernier, c’est la générosité, un fourmillement d’images, et même Zola qui surgissent dans son esprit. Et c’est au moment où les barricades se montent, en 1968, qu’elle soutient son mémoire, « une belle époque » d’après elle.

Et puis il y a ce texte, que Dominique Sierra écrit à l’aube de ses trente ans. Elle manque de se faire publier chez Calmann Lévy dont le directeur Roger Vriny est son grand soutien. Mais au dernier moment, l’équipe en place est remplacée et le manuscrit rangé dans un tiroir. Elle n’a pas cessé de le retravailler depuis, et c’est finalement en ce mois de septembre 2014, quarante ans plus tard qu’elle le publie. Mais jamais elle n’a pensé durant toutes ces années que ce serait sa propre maison d’édition qui le publierait. L’idée de monter sa maison d’édition est née avec l’un de ses autres textes, Couloir infini. Dominique Sierra n’a en effet jamais trouvé preneur pour ce roman aimé ou détesté, dur. Et c’est une amie libraire qui l’a convaincue de l’éditer elle-même, sûre de l’intérêt du livre.


« Comme en prolongement de sa carrière de psychologue
où elle donnait la parole à ses patients, Dominique Sierra
donne aujourd’hui la parole à ses auteurs. »

 

« Pourquoi pas » se dit-elle alors, « mais pas à compte d’auteur ! ». Elle décide donc de créer une maison d’édition, même si c’est pour un seul livre. C’est pour elle un moyen de donner une identité au livre, d’estampiller son acte de naissance.

Et c’est le plaisir fou qu’elle retire de cette expérience qui lui donne l’envie de la poursuivre avec d’autres. Elle bascule immédiatement dans l’aventure de l’édition. Comme en prolongement de sa carrière de psychologue où elle donnait la parole à ses patients, Dominique Sierra donne aujourd’hui la parole à ses auteurs.

Le premier auteur est une relation, Bernard Sesé, professeur émérite déjà publié aux éditions Arfuyen. Dominique Sierra tombe sous le coup de la beauté de ses écrits de poésie et lui propose de les publier. L’auteur lui offre alors une traduction de Pedro Salinas, La voix qui t’est due. Cette première collaboration la comble. Elle apprécie le travail de l’écriture, la simplicité de cet auteur accompli qui lui confie : « C’est très plaisant d’avoir quelqu’un qui vous lit vraiment. »

Dominique Sierra avance à tâtons, une chose en amenant une autre. Car si aujourd’hui la poésie est la ligne directrice de la maison, Dominique Sierra l’a construite au fur et à mesure.
Ce sont Actes sud, Sabine Wespieser, Gaïa, « La Brune » (collection du Rouergue) qui l’ont inspirée. En tant que lectrice, elle a toujours été attentive à ces marques de fabrique que sont les maisons d’édition. Une marque qu’elle a elle-même mis deux ans à définir, éditant des textes très différents, éclectiques. N’aimant pas le bavardage en littérature, elle s’est naturellement tournée vers la poésie. « Le poète est comme un peintre, il a un tout petit support, il est donc obligé d’aller vers une écriture sobre et très pointue ». Un peu comme dans les auteurs classiques du XVIIe siècle, tel que Racine, un de ses auteurs préférés : « En trois à cinq vers, on rentre dans le personnage. » Elle aimerait d’ailleurs donner trois dimensions à la poésie qu’elle édite : une ligne classique, ce qu’elle fait déjà, une ligne plus moderne, et enfin éditer des écrits sur la poésie.


« Un des enjeux de sa professionnalisation, c’est la distribution,
que Dominique Sierra a réussi à externaliser depuis cette année. »

 

Aujourd’hui, la tête à l’envers affiche quatorze ouvrages à son catalogue. Des ouvrages conçus avec soin, que l’éditrice met elle-même en page, même si elle estime devoir encore se former, notamment dans le domaine de la PAO, pour se professionnaliser. Les illustrations de couverture sont confiées à un artiste qui après avoir lu les textes, exprime ainsi son regard.

Côté livre numérique, elle est attentive même si elle l’estime prématuré dans son activité : « Nous devons nous ouvrir à la vie contemporaine, le texte est plus important que le support », nous dit-elle.
« Lire de la poésie sur tablette : pourquoi pas ? »

Un des enjeux de sa professionnalisation, c’est la distribution, que Dominique Sierra a réussi à externaliser depuis cette année, en la cédant à la Générale Librest. Un gros gain de temps pour l’éditrice qui travaille sans relâche. La diffusion, toujours réalisée en interne, reste sa plus grosse difficulté : comment convaincre les libraires ? Mais cela se développe pas à pas : Tschann, Comme un roman, Le Cyprès, autant de librairies qui la soutiennent. Les salons, comme le marché de la poésie, fonctionnent bien. Et un diffuseur de qualité lui a mêmelaissé entendre une possible collaboration début 2015.

La tête à l’envers a rejoint le répertoire des éditeurs de Bourgogne, cette année. Trouver un diffuseur permettrait à l’éditrice de passer une étape décisive pour le développement de sa maison. C’est tout le bien que nous lui souhaitons !

Bertille Détrie et Aurélie Miller



Coup de cœur > Les éditions Potentille me séduisent, Anne Belleveaux conçoit de très jolis livres, délicats, et j’admire son punch. Ses poètes sont très intéressants et très différents des miens : des textes profonds qui vont à l’essentiel, et qui parfois se situent dans l’inconscient. Quand le savoir-faire l’emporte, c’est très bien mais ça ne m’intéresse pas : c’est le désir qui nous fait vivre, qui nous transcende.
Et Le Cyprès à Nevers ! Wilfrid Séjeau a réussi quelque chose de très bien en reprenant cette librairie à la suite de Laurence Marès, il a poursuivi son action et l’a enrichie sur tous les plans : le fonds, les animations. Cette librairie est vivante, elle donne envie de s’y installer. C’est un lieu de rencontre dans la ville, un beau travail !

Coup de gueule > Le mépris, les idées toutes faites et l’intolérance surtout ! Notamment ceux de certains libraires pour le petit éditeur. Même si je les comprends dans un sens. Mais mon positionnement n’était aussi pas vraiment le bon lorsque je leur proposais mes livres. Commencer par un livre dont j’étais l’auteur m’a aidée mais m’a aussi porté préjudice. Un manque de légitimité m’a empêché de défendre correctement mes livres auprès des libraires au début.