entretien • Jean-Luc Demizieux : traducteur rigoureux et passionné

// entretien • Jean-Luc Demizieux : traducteur rigoureux et passionné

Date : 2015-03-25 14:59:54


Jean-Luc Demizieux : traducteur rigoureux et passionné


C’est avec beaucoup de passion que Jean-Luc Demizieux évoque son métier de traducteur. Les domaines de recherche auxquels il s’intéresse sont notamment l’histoire, la sociologie, la linguistique, la musicologie et l’agronomie. Il traduit de la langue française vers la langue anglaise des textes destinés à être publiés dans des revues spécialisées.

Bourgogne côté livre : Quand et comment vous êtes-vous intéressé à cette activité ? Pourquoi avoir choisi un domaine tel que celui-ci ?


Jean-Luc Demizieux : C’était dans les années 1990, à l’université de Bourgogne. Nos professeurs étaient pour la plupart remarquables ; certains d’entre eux sont d’ailleurs des traducteurs de référence : Françoise Pellan (Virginia Woolf), François Pitavy (William Faulkner), Gabrielle Bouley (William Shakespeare), Geoffrey Goshgarian (Hagop Hoshagan, Louis Althusser, etc.) et tant d’autres…
C’est dans ce contexte que j’ai connu mes premiers élans vers la traduction ! En 1998, l’Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche (Unitar) recherchait deux étudiants en anglais pour la traduction de manuels de droit international de l’environnement. J’ai été retenu. Malgré la difficulté et l’ampleur de la tâche, cette expérience fut particulièrement enthousiasmante. Les moments de solitude et d’angoisse face au texte parfois difficile étaient heureusement compensés par des échanges constructifs avec la responsable des traductions de l’Unitar.
Aujourd’hui, je travaille principalement pour les universités et deux laboratoires de recherche de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), en particulier auprès de chercheurs dijonnais.

BCL : Parlez-nous des différentes étapes de la traduction d’un article. Quelles sont les questions que se pose le traducteur ?

J.-L. D. : J’effectue une première lecture du texte afin de prendre connaissance du contenu, puis je parcours la bibliographie et les notes de bas de page de façon à sélectionner les articles et ouvrages qu’il me faudra lire au cours de la traduction. La seconde lecture a pour but le repérage des éléments qui posent problème : définition des concepts en jeu et des termes techniques utilisés ; ambiguïtés voulues ou non par l’auteur ; incohérences, etc.
Après ces deux lectures, je traduis le texte une première fois, sans préoccupation aucune de la qualité de langue d’arrivée, en l’occurrence l’anglais.
L’objectif de cette étape est d’identifier de nouvelles interrogations liées au sens du texte de départ. Car c’est souvent à l’épreuve de la traduction que surviennent les problèmes de compréhension du texte de départ. Comme le dit André Markowicz, quand on traduit, on lit vraiment.
Dans le même temps, je lis les articles et ouvrages qui me semblent les plus intéressants afin de mieux appréhender le sujet. Vient alors la rencontre avec l’auteur pour une séance de questions concernant les éléments mentionnés ci-dessus. Après résolution des points d’achoppement – qui passe très souvent par une reformulation du texte initial par l’auteur lui-même –, j’effectue une deuxième traduction en tenant compte de toutes les informations et modification apportées par l’auteur.
Enfin, je vérifie la validité de la traduction en confrontant le texte d’arrivée au texte de départ.
La traduction « terminée », j’envoie une version bilingue à une traductrice-correctrice anglophone. L’ultime étape consiste pour moi à accepter ou refuser ses propositions.

BCL : Peut-on parler de métamorphoses successives du texte ?


J.-L. D. : Je n’aime pas beaucoup le mot « métamorphose ». Il est certain que le texte français initial prend sa forme définitive lors de la séance de questionsà l’auteur, du fait des reformulations, suppressions et ajouts. Les textes que je traduis n’ont pas été publiés en français et n’ont donc pas fait l’objet d’un travail éditorial avant de m’être confiés pour traduction. En caricaturant un peu, je dispose de deux textes français distincts : le texte initial, que je traduirais sans doute de manière bien peu satisfaisante, et la version modifiée par l’auteur, beaucoup plus limpide. Il y a donc bien modification du texte original. Tout comme il y a reformulation du texte d’arrivée.

BCL : Qu’est-ce que la traduction littéraire ? Qu’est-ce que la traduction technique ?

J.-L. D. : La traduction littéraire concerne l’ensemble des genres littéraires, tandis que la traduction technique s’intéresse aux autres types de textes (articles scientifiques, juridiques, journalistiques, lettres commerciales, publicités, catalogues, notices, etc.).
Pour autant, la frontière n’est pas toujours aussi nette que cela ; le traducteur littéraire doit parfois se muer en traducteur technique et vice versa. En effet, certains romans recèlent des passages particulièrement techniques à traduire. Je pense par exemple à Un Cimetière indien, de Frédéric-Jacques Temple. Lorsque le narrateur établit la liste des poissons pris dans le filet des pêcheurs, plus de quarante espèces (difficulté lexicale) sont citées en moins de dix lignes ! Que dire des ouvrages de Joseph Conrad, ô combien littéraires, mais cependant très techniques par endroits (difficulté sémantique) ?
Inversement, certains historiens, sociologues ou musicologues ont un style remarquable, ce qui induit une approche non seulement technique, mais aussi littéraire de la traduction. Par ailleurs, on peut trouver dans un article d’histoire, de sociologie ou de musicologie des citations tirées d’oeuvres littéraires.

BCL : Quels sont vos outils de travail ?

J.-L. D. : Une douzaine de dictionnaires unilingues et bilingues couvrant les XIXe et XXe siècles, une vingtaine de dictionnaires et glossaires techniques, des grammaires, des guides typographiques, des encyclopédies, de très nombreux articles et ouvrages de référence dans les domaines que je traduis. Je n’utilise ni système de traduction assistée par ordinateur, ni logiciel de traitement de texte. En règle générale, ce n’est qu’après avoir terminé la version finale sur papier que j’effectue une saisie informatique.

BCL : Quelles sont vos relations avec les auteurs, les éditeurs, les directeurs de revue ?


J.-L. D. : Je travaille de préférence pour des chercheurs dijonnais. Cela me permet de les rencontrer, de discuter avec eux, de mieux comprendre leurs recherches. Plus important encore, les séances de questions à l’auteur en face-à-face génèrent une qualité de travail bien plus satisfaisante que des questions envoyées sur fichier informatique. En effet, pour une seule et même question, un fichier informatique induira une réponse souvent très courte et parfois ambiguë, tandis que le face-à-face permet le développement, la nuance, la précision, ainsi que la reformulation immédiate des questions posées si nécessaire. Les relations avec les auteurs sont donc excellentes, d’autant qu’en général je traduis des textes qui correspondent aux courants de pensée auxquels je souscris à titre personnel.
Je n’ai pas de relations directes avec les éditeurs ou directeurs de revues spécialisées. En effet, le donneur d’ordre est le laboratoire français auquel est affilié le chercheur, non l’éditeur de la revue choisie par l’auteur. En revanche, je consulte et respecte les consignes éditoriales transmises aux auteurs (anglais britannique ou américain, nombre de mots à ne pas dépasser, notes de bas de page autorisées ou non, etc.).

BCL : Le temps est-il un facteur déterminant dans la profession ?


J.-L. D. : La question du temps est effectivement cruciale. S’il est facile de réaliser très rapidement une traduction médiocre, effectuer une bonne traduction nécessite en revanche beaucoup de réflexion, donc beaucoup de temps. Depuis quelques années, je n’hésite plus à refuser une traduction lorsque le délai me paraît trop court.

BCL : Comment peut-on considérer qu’une traduction est bonne ou mauvaise ? Selon quels critères ?

J.-L. D. : Plusieurs questions se posent : qui doit juger de la qualité de la traduction ? Le lecteur qui ne connaît pas la langue de départ ? Celui qui la connaît ? Un traducteur ? Faut-il confronter le texte d’arrivée au texte de départ ou au contraire le juger indépendamment de celui-ci ? La fidélité est-elle un critère ? Si oui, à quoi ? Au sens ? À la syntaxe ? Aux sons ? Une traduction jugée bonne aujourd’hui le sera-t-elle demain ? Dans quelles conditions temporelles et financières la traduction a-t-elle été effectuée ?

BCL : Si vous aviez à conseiller un jeune étudiant qui désirerait se diriger vers cette profession, que lui diriez-vous ?

J.-L. D. : S’il est indispensable d’avoir un bon niveau dans les deux langues de travail, cela n’est pas une condition suffisante. En effet, une personne douée dans les deux langues ne fera pas nécessairement un bon traducteur. D’autre part, la traduction n’est pas seulement une opération linguistique, elle revêt aussi une dimension extra-linguistique qui demande une culture générale aussi large que possible. Par ailleurs, je pense que le traducteur doit faire preuve d’esprit critique.


• Propos recueillis par Yves-Jacques Bouin



Coup de cœur
Trois romans, The Heart is a Lonely Hunter [Le coeur est un chasseur solitaire]
de Carson McCullers, Martin Eden de Jack London, Ethan Frome d’Edith Wharton.

Une maison d’édition militante, spécialisée dans les essais :
L’Échappée www.lechappee.org

Coup de gueule
Je laisse la parole au linguiste Alain Bentolila : « Je ne veux pas d’une langue sirupeuse portant systématiquement la communion et la paix universelle. […] La langue peut dire la guerre comme la paix à condition qu’elle ne limite pas son ambition à l’exhortation et au slogan ; et, si l’on nous impose un simple discours de propagande, c’est alors à nous d’exercer notre droit d’exiger que la langue – notamment dans son exercice public – ne renie pas ce pour quoi elle est faite : ouvrir avec des mots une mémoire étrangère en sachant que c’est dans l’intelligence d’un autre que l’on pénètre et qu’à cette intelligence – parce que d’un autre, ami ou ennemi – on doit une infinie considération. »