entretien • Antipodes, le goût des autres

// entretien • Antipodes, le goût des autres

Date : 2015-10-08 17:13:42


Antipodes,
le goût des autres


C’est dans sa caverne d’Ali Baba à Saint-Marcelin-de-Cray (71) que nous a reçus Antipodes, association dédiée aux arts de la parole. On aurait bien voulu s’y installer longtemps… Le couple fondateur, Geo Jourdain et Marie-France Marbach, ainsi que Pauline Bonnard et Pénélope Lange, toute l’équipe nous a livré son histoire et ses engagements, autant de sésames propices à la rencontre et à la cogitation partagée.

BCL : Racontez-nous comment est née l’association Antipodes, ce qui a présidé à sa création…

Geo Jourdain : Tout a commencé en Afrique, au début des années 1970, où nous sommes partis au titre de la coopération culturelle, et où nous avons passé 20 ans ! Attaché culturel, j’avais un objectif : baser nos actions sur l’échange avec les gens du pays, les partenaires locaux, enrichir mutuellement nos cultures, surtout ne pas fabriquer une vitrine de la culture française. Nous avons ainsi vécu en Centrafrique, au Togo, au Burundi, au Bénin, à Madagascar, au Mali, en Mauritanie.

Marie-France Marbach : Durant ces années, j’ai travaillé aux côtés de Geo et investi de nombreux domaines, et tout particulièrement celui de l’artisanat local et des musées. J’aime regarder vivre les gens et me suis donc naturellement intéressée aux objets du quotidien : poterie traditionnelle, vannerie, habits, jouets, etc. Autant de pièces souvent méprisées par les musées, qui pourtant constituaient un patrimoine culturel essentiel. Je faisais de l’ethnologie sans vraiment en avoir conscience ! Certains des musées que nous avons créés, parfois sur le modèle, pionnier à cette époque, des écomusées, existent toujours !

BCL : Comment s’est passé le retour en France ?

GJ : Après une première expérience professionnelle douloureuse, je suis revenu en Saône-et-Loire où j’ai travaillé en qualité de conseiller des Foyers ruraux. Et en 9 mois, nous avons créé le Village du Bout du Monde sur un terrain prêté par une Mairie. Parallèlement, en 1984, j’ai pris un poste à Paris dans le cadre de la coopération et du développement avec l’Afrique.

MFM : Pendant ce temps, j’ai continué à être bénévole au sein du Village du Bout du Monde. Constitué d’habitats en grandeur nature construits en terre crue par des artisans de nombreux pays d’Afrique accueillis dans le cadre d’échanges culturels relatifs à l’artisanat, le Village proposait toutes sortes d’animations basées sur l’éducation au développement. Il s’agissait de construire un lieu commun à toutes les cultures. Puis nous sommes repartis au Mali, pour rentrer définitivement en 1989.

GJ : L’Afrique, puis le Village, c’est la genèse d’Antipodes. L’association a été créée en 1986 avec une vocation qui n’a pas changé : l’échange culturel.

BCL : Le sous-titre qui figure sur votre site Internet dit bien cela en effet : « Pour un dialogue culturel basé sur l’imaginaire des peuples »… Antipodes n’a donc pas changé de vocation, mais s’est spécialisée dans un domaine : le conte et l’oralité. Comment ?

MFM : À notre retour définitif en Saône-et- Loire, Geo est reparti travailler à Paris au Musée des Arts Africains et Océaniens et j’ai fait un bilan de compétences dont il est ressorti que je souhaitais continuer à voyager et que je voulais raconter à ma manière nos expériences ; bref, que j’étais une conteuse en devenir ! Je me suis donc lancée.
Très vite, j’ai obtenu des contrats à l’étranger (dans des Alliances françaises et Instituts culturels notamment). Et puis peu à peu, sur place, les choses ont pris forme : je contais dans des écoles, des jardins d’enfants, les bibliothèques se montraient intéressées. Mais si je prenais plaisir à conter pour les enfants, j’étais plus désireuse encore de le faire pour des adultes. Ainsi, en 1992, nous avons créé une « balade contée » intitulée Conte au près. Nous étions précurseurs puisqu’il existait encore très peu d’associations de marcheurs et qu’il nous fallait ouvrir les chemins, supprimer temporairement quelques clôtures, déménager les vaches, etc. ! L’aventure a duré 7 ans, ce fut un succès !

Et puis, aiguillonnés par Geo, toujours visionnaire, nous avons créé le premier festival des Contes givrés en 1999, en le faisant démarrer au moment de Lire en Fête (mi-octobre). Un choix qui nous permettait non seulement de nous inscrire dans un événement national, mais qui nous assurait également un public local et des partenariats avec les bibliothèques. Les Contes givrés, c’est une fenêtre sur le monde, la proposition d’un dialogue avec l’autre, celui qui ne vit pas forcément comme nous, ne pense pas comme nous, qui est différent.

« Antipodes s’intéresse à ceux qui ont les pieds opposés, ceci reste le fondement de notre travail ! »

BCL : Comment menez-vous toutes vos actions ? Elles sont foisonnantes ! Festival, rencontres annuelles, éducation artistique et culturelle (EAC), coédition de livres, expertise, etc.

GJ : Oui, il y a du travail pour 10, et nous sommes 4…! Marie-France, directrice artistique, moi-même, président, Pauline Bonnard (depuis 2007) et Pénélope Lange (depuis 2012), attachées culturelles.
Nous restons très fragiles. Si le Département et la Direction régionale des affaires culturelles nous soutiennent beaucoup, nous n’avons pas l’assurance de pouvoir pérenniser les postes de Pauline et Pénélope, ce qui est pour nous l’enjeu essentiel.

Pauline Bonnard et Pénélope Lange :
L’organisation du travail se fait naturellement, nos compétences sont complémentaires. Un principe : toute l’équipe suit l’ensemble des projets. Ajoutons que nous sommes depuis peu mandatés par le Réseau National du Conte et des Arts de la Parole pour susciter la création d’un Réseau régional. Encore une nouvelle pièce dans le puzzle Antipodes !

BCL : Prenons l'une d'entre elles : l'éducation artistique et culturelle…

MFM : Oui, tel M. Jourdain (!), qui fait de la prose sans le savoir, nous nous sommes mis à l’EAC sans nous en rendre compte ! « Givrés au collège », lancé en 2009-2010, trouve sa naissance dans nos interrogations : comment faire prendre conscience aux adolescents qu’ils aiment les histoires ? Il fallait aller les surprendre au collège, de manière inattendue !
Ensuite, nous avons voulu aller plus loin et proposer des artistes en résidence dans les établissements scolaires, tout au long de l'année.

BCL : Encore une autre pièce du puzzle : comment est venue l'idée d'Imaginaire et Résistance (I&R) ?

MFM : Après 12 ans de festival, nous avons voulu expérimenter une idée folle : sortir de la simple « consommation » d’histoires et jouer avec l’imaginaire, qui nous paraît une des meilleures formes de résistance dans nos vies quotidiennes et dans la société. Nous avons créé un événement ouvert au public le plus large avec des ateliers et débats autour de cette question. Nous ne voulions pas faire intervenir des spécialistes, mais des « raconteurs », des témoins de terrain, des créateurs, afin qu’un dialogue s’instaure aisément avec le public. Le comédien Alberto Garcia Sanchez par exemple, nous a raconté le foisonnement et le dynamisme résistant de la vie artistique sous Franco… puis son assèchement dès la fin du régime dictatorial et le début de l'ère de consommation…!

Après deux ans d'expérience, il était temps d'accrocher les deux convois, et c'est ainsi qu’I&R s'est déplacé dans un établissement scolaire au coeur de la cité minière de Montceau-les-Mines. Les jeunes participent à une semaine culturelle avec des intervenants divers et préparent le collège à l'accueil du grand public le week-end. Ce brassage de générations durant I&R est un pari risqué, mais il replace l'action culturelle au sein même de notre société !

« Comment faire prendre conscience aux adolescents qu’ils aiment les histoires ? Il fallait aller les surprendre au collège, de manière inattendue ! »

PL : I&R est à la fois une expérimentation et un projet de territoire, il est donc voué à se déplacer, se transformer, se réinventer. Nous projetons par exemple un travail en usines, avec des ouvriers, mais aussi bien sûr dans d’autres établissements scolaires. À chaque fois, cela nous oblige à réinterroger nos pratiques, notre vocabulaire, notre façon de voir…

BCL : Vous proposez aussi votre expertise : auprès de qui intervenez-vous ? Comment êtes-vous repérés en tant qu’experts ?

PB : Les années d’expérience de l’association et les très nombreuses rencontres ont permis la constitution d’un large carnet d’adresses. Le conseil, l’accompagnement au montage de projets, c’est ce que nous faisions en réalité depuis longtemps, sans l’avoir formalisé. Aujourd’hui, nous sommes en train de constituer un véritable centre de ressources sur les arts de la parole, il nous semble important de valoriser cette compétence, de l’assumer !

Pour les résidences en milieu scolaire par exemple, Antipodes échange avec les équipes sur leur projet, met à disposition son carnet d’adresses, présente ses valeurs, pour aboutir à un projet en phase avec les préoccupations de chacun. Une fois l’opération lancée, elle prend son autonomie. Mais nous restons en contact permanent avec les artistes, relançons la machine si nécessaire, pouvons être médiateurs, mettons en place des bilans d’étape, réfléchissons à des façons d’aller plus loin, etc. L’un de nos écueils : monnayer ces services à leur juste valeur, et anticiper sur de prochains projets sans être sûrs de trouver leurs financements…

MFM : En fait, la difficulté essentielle est de tout mener de front : le festival (5 semaines et 5 000 km à parcourir !)… et tout le reste ! Car nous proposons aussi des formations : stages pour conteurs amateurs, stages de perfectionnement, formations sur l’accueil d’intervenants (partenariat avec les bibliothèques départementales de prêt), etc. Nous tâchons de toujours conserver un équilibre entre artistique et expertise, formation, conseil…

BCL : Vous touchez donc des publics nombreux et très divers !

MFM : Oui, de bons indicateurs en témoignent : le public et la fréquentation du festival, les visites du site et du blog nourri quotidiennement par Geo, les nombreux bénévoles qui souhaitent s’engager à nos côtés, les multiples témoignages que nous recevons, la fidélité et la longévité d’une bonne partie du public - certains enfants, aujourd’hui adultes, ont grandi avec le festival !

GJ : Mais il n’est pas question évidemment de nous reposer sur nos lauriers, et nous n’avons pas fini d’inventer !

PB : Je me souviens encore de la phrase de Geo à mon arrivée : « ici, je te préviens, c’est une idée par jour minimum ! »


• Propos recueillis par Marion Clamens