dossier • Patrimoine(s) : politiques publiques et dynamique sociale

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Date : 2015-10-07 12:36:04


Patrimoine écrit ou la conquête d’une image moderne


Sauvegarder, mettre en valeur, enrichir le patrimoine écrit : pourquoi ? Pour qui ? Quels sont les enjeux de la constitution et de la transmission d’un patrimoine public ? Et que revêt aujourd’hui la notion de patrimoine et de patrimonialisation pour les bibliothèques publiques et les services d’archives ? Tentative de décryptage dans ce dossier spécial.


Patrimoine(s) : politiques publiques et dynamique sociale
• Par Philippe Poirrier, Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne

La notion de « patrimoines », désormais au pluriel, est largement répandue dans l’espace public. Cet « émoi patrimonial » est, depuis trois décennies, un phénomène social de premier plan, moins élitiste que jadis, et approprié par le plus grand nombre, signe manifeste d’une forme de démocratie culturelle.

Le poids des héritages : des missions régaliennes
Les politiques du patrimoine sont anciennes, puisent leur racine dans la Révolution française, avec l’émergence de la notion de « patrimoine national » et la mise en place d’un réseau muséal et archivistique, et se sont traduites par la mise en place de structures administratives, notamment sous la Monarchie de Juillet. La Troisième République poursuit cette politique qui se concrétise par une législation spécifique (loi de 1913). Ce corpus législatif contribue à imposer durablement la gestion du patrimoine comme une fonction régalienne, prise en charge principalement par un corps de professionnels qui relèvent de la fonction publique d’État.
Le XXe siècle se caractérise surtout par un élargissement de la notion de patrimoine, au-delà des sites et monuments prestigieux, du singulier au pluriel. Les acteurs de la patrimonialisation sont plus nombreux. Les institutions étatiques demeurent certes présentes, continuent à détenir un fort pouvoir normatif et technique, mais doivent tenir compte de mobilisations patrimoniales, communautaires quelquefois, souvent relayées par les collectivités territoriales. Ces revendications, qui peuvent croiser des ambitions académiques et savantes, conduisent à un élargissement chronologique et thématique des patrimoines reconnus, et progressivement protégés. Ce processus d’élargissement du patrimoine s’accélère au début du XXIe siècle, et en 2006, la France ratifie la convention de l’Unesco sur le patrimoine immatériel, et inscrit son action patrimoniale dans le cadre de la reconnaissance de la diversité culturelle.

Un développement culturel territorialisé
Les politiques du patrimoine ont longtemps conservé un caractère régalien. Il faut attendre la fin du XXe siècle pour qu’une modeste décentralisation touche les secteurs du patrimoine. Les acteurs locaux confèrent désormais une haute portée symbolique, politique et économique au patrimoine. « Ce qui signifie que la conscience patrimoniale, les formes qu’elle prend et les usages qui en résultent ne sont, et de loin, plus réductibles à la problématique classique des monuments historiques et des musées mais doit se comprendre à travers le développement culturel territorialisé. Il se s’agit plus de communion nationale et républicaine à travers les grandioses témoins du passé, ni d’appartenance collective à travers une même histoire statocentrée, mais d’un droit à transmettre des valeurs, une mémoire, d’un droit à construire un territoire en élisant ses marques d’identité »1.

« Le XXe siècle se caractérise par un élargissement de la notion de patrimoine, au-delà des sites et monuments prestigieux, du singulier au pluriel. »

Le militantisme patrimonial est un facteur important de circulation des thématiques patrimoniales. Les médias ne sont pas étrangers à cette large appropriation. Des émissions populaires contribuent à une plus large circulation et appropriation des thématiques patrimoniales, par-delà le rôle des initiatives publiques, des réseaux militants et des sociétés savantes.

La conjoncture économique pèse néanmoins fortement sur la viabilité du secteur : tout fléchissement de la puissance publique a des répercussions sur l’ensemble de la filière du patrimoine.


1. Guy Saez, « Les politiques culturelles des villes. Du triomphe du public à son effacement » dans Olivier Donnat et Paul Tolila (dir.), Les public(s) de la culture, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 218.