dossier • Librairie Le Cadran Lunaire, Mâcon (71)

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Date : 2015-03-25 15:03:39


Librairie Le Cadran Lunaire, Mâcon (71)

> Jean-Marc Brunier
« Ouvrir le lieu, résolument »


Histoire et identité du Cadran Lunaire
La librairie a été créée en 1977 par une féministe militante qui a forgé l’identité de la librairie autour de la littérature générale et de jeunesse. Huit ans après, le repreneur s’est attaché à l’ésotérisme, à l’écologie et au christianisme. Quand j’ai repris à mon tour, en 1995, de nombreuses personnes, y compris des éditeurs tel que Minuit, m’ont très vite dit avoir eu le sentiment de retrouver « l’identité première » de la librairie. Depuis, bon nombre de lecteurs ont investi les lieux, qui dialoguent avec les nouveaux arrivants et défendent certains ouvrages. C’est le propre de l’identité d’une librairie : on ne sait jamais vraiment si elle correspond à son libraire ou à sa clientèle !

Cette identité s’est également forgée, au fil du temps, en fonction de l’environnement commercial : à mon arrivée, il devait y avoir sept points de vente de livres à Mâcon ; nous sommes désormais seuls, avec Cultura. Si j’ai conscience de notre fragilité, je suis aujourd’hui plus optimiste qu’il y a 5 ans : la librairie est devenue une sorte d’institution culturelle, qui a trouvé sa place face à la grande distribution, en défendant une certaine façon de travailler.

L’animation : activité marchande ou activité culturelle ?

Pour nous, l’animation n’est plus réellement une activité marchande, mais elle est indispensable. On vend peu au moment d’une rencontre. En revanche, telle une extraordinaire vitrine, ces événements sont constitutifs de notre identité. Et sont aussi le plus souvent des moments uniques de plaisir : les meilleurs de notre vie de libraire ! En effet, ces temps sont toujours un peu à part, nous ne les inscrivons pas directement dans la vie économique de la librairie. Ils sont faits pour « ouvrir » le lieu, résolument. C’est là que je place le rôle essentiel de nos animations : démontrer que la librairie est ouverte à tous, bien au-delà du noyau d’habitués, donner la parole à chacun, quelle que soit sa sensibilité.

Le rapport avec les auteurs invités, et le dialogue qui en découle, s’inscrit dans la même dynamique, la même volonté d’ouverture. Certains auteurs sont devenus des « invités permanents » et c’est aussi grâce à nos lecteurs !

Notre proposition d’animation se concentre sur la littérature adulte et jeunesse. Pour la jeunesse, nous avons par exemple proposé des ateliers animés par des intervenants en arts plastiques et des illustrateurs, mais aussi des rencontres-lectures plus classiques. En littérature adulte, les rencontres s’organisent sur la base d’un coup de cœur parmi les nouveautés. Très souvent, l’auteur lit son propre texte ou le texte d’un autre. Désormais, le public est habitué à cela et la qualité d’écoute est formidable. La poésie et les sciences humaines, en revanche, attirent chez nous moins de monde.

Animation hors-les-murs et construction de la programmation
Dans les mois qui ont suivi mon arrivée, je passais la majeure partie de mon temps hors de la librairie. Une façon de me faire connaître, mais aussi d’identifier les acteurs du secteur culturel, de créer un réseau… et de ramener tous ces gens à la librairie ! Avec le temps, mon carnet d’adresses s’est étoffé, mon programme d’animations s’est enrichi, a gagné en qualité, et la librairie est devenue une sorte de plaque tournante. Un recentrement qui se rattache à l’histoire du Cadran Lunaire plutôt qu’à une évolution de ma conception de l’animation dans l’exercice de mon métier.

Notre programme de rencontres n’est jamais figé. En général, en écho à l’euphorie de la rentrée littéraire, nous proposons une sorte de feu d’artifice de septembre à fin novembre. En guise de lancement : une soirée de présentation des nouveautés de la rentrée. À cette occasion, nous associons toujours deux ou trois lecteurs à qui nous avons donné des services de presse pendant l’été. Chacun parle de ses coups de cœur, quatre minutes par titre maximum. Cette soirée est très demandée et les bibliothécaires viennent prendre des notes. Ensuite, grâce à la reconnaissance des éditeurs, nous avons la chance de pouvoir proposer environ une rencontre par semaine. Enfin, certains auteurs comme Véronique Ovaldé ou Marie-Hélène Lafon, sont devenus des invités permanents !

Un grand souvenir
Un moment de grâce et d’émotion, lors de la rencontre avec Lydie Salvayre pour Pas pleurer (Seuil, 2014, traitant de la guerre civile espagnole). Harmonie, 87 ans, ancienne réfugiée espagnole vivant à Mâcon, était installée au premier rang. Le livre à la main, interrompant l’échange, elle se met soudain à déclamer, en espagnol et jusqu’au bout, le poème dont l’extrait figurait dans le texte. Puis, elle dit qu’en 1936, le maire de Lérida, le village de Haute-Catalogne où se déroule le récit, c’était son père ; que ce livre est celui de son histoire familiale ; que certains passages ont certainement été écrits par son père lui-même ! Ce livre est vraiment celui de tous les réfugiés espagnols…


• Entretien réalisé par Sylvain Loux

+ Le Cadran Lunaire
27, rue Franche à Mâcon
03 85 38 85 27
www.cadran-lunaire.fr