dossier • Le nouveau patrimoine des bibliothèques

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Date : 2015-10-07 12:38:39


Le nouveau patrimoine des bibliothèques

Par Bernard Huchet, conservateur et directeur de la bibliothèque municipale de Caen

Les bibliothèques publiques détentrices de collections patrimoniales se reconnaissent deux missions d’apparence contradictoire : conserver des ensembles documentaires constitués d’objets qui, manuscrits exceptés, sont rarement uniques (livres anciens et modernes, journaux et revues, estampes), et proposer au public immédiat des fonds encyclopédiques susceptibles de répondre à ses besoins. Si tout usager de ces établissements voit bien ce qu’est la seconde série de ces fonds, la première lui est souvent moins accessible : héritées d’époques antérieures, considérées comme intangibles, les collections patrimoniales paraissent réservées à des spécialistes, ou jouent un rôle ponctuel de faire valoir de l’institution, notamment lors d’expositions de prestige, ou plus récemment dans le cadre de bibliothèques numériques destinées à l’amateur éclairé.

De cette situation découle un exercice bien particulier : l’art de circonscrire au sein de l’établissement les collections patrimoniales, de leur trouver une raison d’être et d’en assurer la médiation vers le grand public. Bien que leur mise en pratique ne soit encore qu’en projet, de récentes prescriptions des ministères de tutelle ont rénové le cadre de cette réflexion pour lui donner des perspectives stimulantes.

La Charte de la conservation dans les bibliothèques
, publiée en 2012, présente en effet les documents patrimoniaux comme ceux qu’on a décidé de conserver sans limitation de durée : c’est une quasi-révolution professionnelle, puisque le patrimoine, jusque-là trop volontiers borné par des critères strictement historiques ou chronologiques, relèvera désormais des seuls choix documentaires de l’établissement, sous réserve qu’ils soient concertés avec des partenaires scientifiques. La qualité patrimoniale n’appartiendra plus aux documents par nature, mais suivant une attribution réversible, et propre à chaque bibliothèque : le patrimoine de Perpignan ne sera pas identique à celui de Strasbourg, et vice versa, car des logiques locales de conservation les modèleront suivant les us et les besoins respectifs des collectivités concernées.

Le bénéfice de ce dispositif est aussitôt perceptible : d’une part, les bibliothèques peuvent commencer d’examiner leurs collections patrimoniales pour les affiner et les débarrasser de scories trop longtemps conservées au motif de leur ancienneté. Ce travail n’entraîne pas forcément leur élimination physique : des chantiers de conservation partagée des fonds anciens s’ouvriront pour donner à chaque établissement participant la ressource et l’ambition de conserver mieux, parce qu’il conservera moins, sans perdre en qualité de service grâce à l’engagement réciproque de ses partenaires.

« Des chantiers de conservation partagée des fonds anciens s’ouvriront pour donner à chaque établissement participant la ressource et l’ambition de conserver mieux, parce qu’il conservera moins »

D’autre part, les professionnels vont envisager autrement le champ de la patrimonialisation des fonds contemporains, qui n’est pas incompatible avec les politiques de lecture publique. Sous ce terme barbare se pose une question fondamentale de continuité, passible d’approches nuancées : les missions de conservation des établissements doivent-elles s’adresser aux seuls documents qui pour nous sont anciens, ou s’exercer aussi pour l’avenir, au profit de nos propres productions ? Dans un sens comme dans l’autre, l’esprit de système, l’abus de mémoire et la prétention totalitaire sont condamnables, et nos stratégies culturelles doivent trouver des critères et des filtres qui ménagent permanence identitaire et nécessaire jeu de l’oubli.
Ce dilemme trouve des solutions dans le patrimoine de décision : parce qu’elle détermine des créneaux d’excellence à conserver dans ses collections courantes, la bibliothèque ne se charge qu’à bon escient de missions patrimoniales. Délivrée du fantasme d’une conservation globale comme de l’impasse de collections éphémères, elle peut d’autant mieux sauvegarder et mettre en valeur son patrimoine qu’elle aura pris soin de le proportionner à ses moyens.

Le public et les tutelles, enfin, comprendront mieux le sens et l’intérêt d’une conservation définie par des critères de contenus, au lieu de fonds mal connus qui n’ont d’autre justification que leur propre existence, et qu’on leur donne à tort pour un dépôt sacré. Même s’il faut encore des années pour en imposer le principe dans la culture professionnelle, on peut affirmer qu’un progrès capital est en germe, et qu’il va raffermir dans son rôle patrimonial une corporation que le poids de ses collections anciennes finissait par décourager.