dossier • L'avis des professionnels bourguignons

// dossier • L'avis des professionnels bourguignons

Date : 2014-11-05 16:55:28


Pour la rédaction de sa synthèse de l’étude, le CRL s’est appuyé sur un comité de suivi réunissant des représentants des 5 métiers interrogés. Une dizaine de professionnels venus de toute la Bourgogne ont ainsi pu commenter les premières données, confronter leurs points de vue et formuler quelques attentes et pistes de travail. Nous en avons retrouvé quelques-uns « à chaud », au sortir de la restitution de l’étude qui s’est tenue le 27 juin dernier.



Marie-Paule Rolin, Claude Raisky, Évelyne Philippe, George Bassan et David Demartis


BCL : Que signifient pour vous les mots interprofession et filière ? Citez une action interprofessionnelle emblématique.

Carole Amicel, libraire : L’interprofession c’est la rencontre de tous les acteurs liés au livre, amateurs ou professionnels. La filière en revanche, c’est la relation économique qui existe entre les acteurs.

Marie-Paule Rolin, conservateur : On pourrait penser que les bibliothèques sont un peu à part car leurs intérêts sont moins économiques, mais elles restent en fait absolument tributaires de l’écosystème du livre.

CA : Ce que révèle l’étude sur la force des liens qu’entretiennent les manifestations littéraires avec l’ensemble des acteurs sur le territoire en fait pour moi une action emblématique de l’interprofession.

MPR : Entièrement d’accord ! La manifestation littéraire crée la rencontre entre le livre et le public, elle offre une réalité visible à cette filière parfois un peu « filandreuse » et lui donne du sens.

Claude Raisky, éditeur : Une filière, ce sont surtout des liens. Le produit livre est spécifique car il ne circule pas de la même manière entre tous les acteurs et il n’y a pas de flux financiers directs entre certains d’entre eux. Les liens au sein de la filière livre ont souvent une dimension purement culturelle, ils relèvent du rapport au livre et à sa production. La difficulté, c’est que le rapport singulier de chacun au livre et à la lecture n’est pas toujours partageable.
Chaque éditeur, par exemple, tient à sa ligne éditoriale spécifique, ce qui freine parfois des collaborations. Au final, c’est pour moi aussi la manifestation littéraire qui cristallise le mieux ces relations « intrafilière », chacun pouvant y trouver son intérêt, qu’il soit culturel ou économique. Et le livre, c’est aussi une réalité politique.
Pour les manifestations, c’est l’affichage qui est important. Typiquement, avec la Villa Gillet ou le salon de Bron, la région Rhône-Alpes apparaît très dynamique en termes de livre et de lecture.

David Demartis, éditeur : Il pourrait être intéressant de réfléchir à un soutien « décloisonné », c’est-à-dire portant sur l’interprofession. Sur un projet impliquant plusieurs acteurs de la filière : un logiciel pour créer du format ePub par exemple, une tournée d’auteurs, un salon du livre, ou toute autre initiative transversale à inventer.

Évelyne Philipe, éditrice et organisatrice de manifestations littéraires : Pour moi, l’interprofession c’est la solidarité entre les acteurs de la filière, solidarité que je ne constate malheureusement pas toujours. En tant qu’éditrice, je fais tout pour faire travailler les acteurs locaux. Mais à l’inverse, trop peu de librairies indépendantes de la région mettent en avant mes ouvrages régionalistes. Néanmoins, j’ai conscience qu’il est difficile de faire des choix quand les ouvrages ont des durées de vie de moins en moins longues.

DD : Pour y remédier, le libraire peut s’appuyer sur l’aide à l’acquisition de fonds régionaux délivrée par le Conseil régional de Bourgogne.

EP : En tant qu’organisatrice de manifestations littéraires ensuite, je m’attache à faire travailler tous les acteurs de la filière, à créer des passerelles. Et pourtant, aujourd’hui, on peine à « mettre en scène » l’ensemble de ces acteurs. Enfin, au rang de l’absence de solidarité, il y aussi les médias. Une place de plus en plus réduite y est faite au livre et je trouve déplorable que la presse ne joue plus ce rôle de relais.

BCL : Que retirez-vous de votre participation au comité de suivi de l’étude avec les autres professionnels ?

CA : L’objectif premier d’un contrat de progrès, c’est la mise en relation et son institutionnalisation. C’était déjà tout l’intérêt du comité de suivi, qui nous a permis de discuter de nos problématiques, ce que l’on a trop rarement l’occasion de faire.

MPR : Très riches, ces échanges peuvent nous conduire vers des comportements plus vertueux, nous offrir une conscience plus éclairée de notre influence sur l’écosystème. Certes des échanges interpersonnels peuvent être enrichissants, mais nous avons surtout besoin d’une meilleure connaissance du fonctionnement de cet écosystème et de ses acteurs.

CA : Lors de nos échanges, je me suis rendu compte que nous étions tous des animateurs culturels sur notre territoire. Nous avons chacun des idées, des méthodes et des leviers. Il s’agirait d’échanger plus souvent sur ces « techniques ».

BCL : Quels sont pour vous les points remarquables de ce premier état des lieux ?
Avez-vous aujourd’hui des attentes particulières au regard de celui-ci ?


DD : S’il y avait deux choses à inscrire au contrat de progrès, ce serait les manifestations, car elles sont transversales et fédératrices, et un plan de soutien global à la création et au développement des maisons d’édition. Cela peut passer par des cycles de formations, des aides basées sur un plan éditorial, des aides à la transmission, etc.

CA : … ou encore un accompagnement par la CCI ; ce sont en effet des choses dont on a parlé en comité de suivi.

CR : Premièrement, cette étude nous permet d’augmenter collectivement la connaissance de notre propre secteur et celle des autres. Deuxièmement, elle a mis en évidence un certain nombre d’articulations entre les différents acteurs. C’est sur ces articulations que les professionnels, le CRL et les partenaires publics doivent travailler. Avec cette étude, j’ai pris conscience de la nécessité absolue de mutualiser certaines fonctions, au sein d’un même secteur d’activité ou entre les différents secteurs.

DD : C’est justement pour cette raison que je déménage la maison d’édition et rejoins une pépinière d’entreprises. L’édition « en chambre », c’est terminé !

MPR : Je crois que cette approche transversale est très adaptée au numérique qui n’est pas cloisonné entre secteur marchand et secteur public ; d’un secteur à l’autre les problématiques et les enjeux sont identiques et il y a bon nombre d’initiatives à partager.

DD : Sur la question de la mutualisation, le problème est qu’aujourd’hui nous sommes accaparés par nos soucis de trésorerie. Ce qui nous laisse rarement le temps et la marge financière pour nous engager dans une action collective.

BCL : Des regrets, peut-être ?

MPR : Je regrette que n’ait pas été pris en compte dans l’étude l’aspect territorial des bibliothèques. Plutôt que par niveau de bibliothèques, on aurait pu raisonner en fonction de la population ou des villes dans lesquelles elles sont implantées. On aurait pu travailler également sur la mise en réseau des bibliothèques par les bibliothèques départementales. Il s’agirait donc de mieux cartographier et analyser l’aspect territorial des bibliothèques, qui sont aussi des relais pour les autres acteurs du livre.

CR : De même, on ne voit pas dans l’étude tous les liens qui peuvent exister avec les établissements scolaires. C’est dommage, d’autant que nos interlocuteurs institutionnels ont la tutelle de certains de ces établissements. Il serait intéressant de réfléchir à la façon de les associer à notre contrat de filière.


Propos recueillis par Bertille Détrie