dossier • Archives et patrimoine écrit

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Date : 2015-10-07 12:35:56


Archives et patrimoine écrit


La notion de patrimoine écrit est historiquement liée aux collections patrimoniales des bibliothèques : incunables, imprimés, estampes issus des saisies révolutionnaires. Un glissement insidieux l’amène aujourd’hui à submerger une autre réalité, celle du patrimoine archivistique. La confusion ne devrait pas être possible puisque les archives sont clairement identifiées comme les documents « produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service et organisme public ou privé dans l’exercice de leur activité ». C’est bien le cas des diplômes mérovingiens ou des chartes de communes ; pourtant ces documents ne sont pas spontanément perçus comme des actes administratifs, leur vénérable ancienneté les élève au rang plus enviable de documents patrimoniaux. Le paradoxe tient sans doute au concept de patrimoine qui globalise les champs du bien commun, partagé par tous. Champs auxquels contribuent notablement les documents d’archives puisqu’ils sont évidemment constitutifs de l’histoire de la nation. Rappelons également que ce bien partagé ne peut uniquement résulter des actions du passé, il est construit chaque jour grâce aux opérations de collecte mais aussi de sélection opérées par les archivistes.

• Éliane Lochot, Directrice des Archives municipales de Dijon


Archives et patrimonialisation à l’heure du numérique
Le patrimoine a des contours mouvants. La mise en patrimoine ou patrimonialisation peut être définie comme une pratique sociale issue de la sédimentation de différentes mémoires qui s’exprime soit par de nouveaux usages, une nouvelle manière de mobiliser et de s’approprier des objets patrimoniaux déjà connus, soit par l’élection de nouveaux artefacts symboliques au rang de patrimoine. La perception des documents d’archives comme partie du patrimoine national ou local n’échappe pas à ces processus, eux-mêmes reconfigurés par le numérique.

Numérisation et fonds d’archives

Les services d’archives ont engagé des opérations de numérisation massives dans les années 1990, grâce à une politique publique volontariste. Dès les années 2000, l’accent a été mis sur la publication en ligne. Les ressources élues sont à 70 % des documents à usage généalogique pour lesquels la demande sociale est très forte. En mai 2015, plus de 50 % du patrimoine numérisé français est proposé par les services d’archives, loin devant toutes les autres institutions patrimoniales.

Enrichir les contenus
Les services d’archives se trouvent dans une configuration particulière : ils sont à la tête d’un capital numérique considérable qui intéresse un public de passionnés (fig. 1). Grâce à la mise en ligne, les lecteurs sont beaucoup plus nombreux mais à distance, dans des salles de lecture virtuelles, et prêts à s’investir. Ces caractéristiques changent la relation avec les publics. L’offre se réorganise autour de la médiation numérique avec une spécificité remarquable : il ne s’agit pas seulement de partager des ressources mais de permettre aux internautes de co-construire les contenus scientifiques.
Ce web participatif se concrétise autour de l’amélioration de l’accès aux archives en ligne par une indexation collaborative : les internautes sont invités à poser des signets sur les documents numérisés.

Les données, porteuses de patrimoine ?

La mise en ligne permet l’expression de nouveaux usages. Mais les données elles-mêmes peuvent-elles devenir un patrimoine nouveau ? On trouve deux indices de cette patrimonialisation des données. Le premier est le succès de la Grande Collecte qui fait entrer pour la première fois en masse des reproductions de documents et non les documents eux-mêmes. Le second est l’engouement mémoriel provoqué par les bases de données et les ressources de Mémoire des hommes (fig. 2) : les demandes de rectification ont abouti à l’adjonction de données nominatives dans les bases (1124 fiches depuis 2003).
Si les ressources archivistiques ont été le lieu d’un patrimoine savant, elles se prêtent, par leur proximité et leur familiarité, à la production de lien social, à l’expression des identités locales, à l’agrégation de mémoires disséminées. Rien d’étonnant alors à les voir mobilisées dans de multiples mises en patrimoines sociaux.

  Documents numérisés
en nombre d'images
 
Nombre de pages vues
sur sites internet
 
Indexation collaborative
Côte-d'Or 5 543 967 25 855 630 Non
Nièvre 2 333 654 32 440 459 Oui
Saône-et-Loire 3 123 416 106 551 530 Oui
Yonne 4 815 272 26 881 284 Oui
Total 15 816 309 191 728 903  
Fig. 1. Offre numérique des services départementaux d’archives de Bourgogne en 2014 (source : enquête statistique annuelle des Archives de France, sites départementaux)

  Nombre de visites  
2014 2 500 000  
Mois de novembre 2014 607 000 soit ¼ de la fréquentation annuelle en un mois
11 novembre 2014 138 000 soit presque ¼ de la fréquentation du mois de novembre en un jour
Fig. 2. Fréquentation du site Mémoire des hommes (source : service historique de la Défense)


• Bénédicte Grailles,
Maîtresse de conférence en archivistique à l'université d'Angers