à lire… • Le livre : une filière en danger ?

// à lire… • Le livre : une filière en danger ?

Date : 2014-03-14 14:24:47


Voici la 4e édition de cette étude passionnante sur le livre et sa filière. D’emblée, François Rouet pose les problématiques de son propos en modérant la vision de crise du livre et de la lecture. Il rappelle que cette manière de voir, « si instinctive », prend forme dès la fin des années 1980 et que les mutations en cours, mutations liées à l’émergence de la dématérialisation des supports, bouleversent forcément notre compréhension de ce que sont le livre et la lecture.


Plusieurs réalités œuvrent de concert au sein du monde des livres :
  • la permanence d’une filière du livre « papier » avec une production se maintenant peu ou prou d’année en année ;
  • l’émergence du livre numérisé et donc d’un circuit de distribution dématérialisé ;
  • la possibilité offerte par le numérique de proposer des nouvelles formes de livres mêlant des médias aussi divers que l’écrit, le son et l’image.
Comment ces « modes de valorisation de l’écrit et [ces] modèles commerciaux balbutiants » vont-ils cohabiter face à des usages et des utilisations mouvants ? François Rouet apporte des éléments de réponse en interrogeant les activités successives qui concourent à la fabrication du livre. Au-delà de la chaîne du livre, il interroge cette « filière » qui s’inscrit dans un contexte économique si spécifique.

Il commence par traiter de l’économie éditoriale, une façon de mettre en perspective le phénomène remarquable de la concentration éditoriale et l’émergence dans le monde du livre d’un modèle organisationnel proche de l’industrie. Comment concilier la bibliodiversité, « l’activité de type artisanal qu’est l’édition » et la productivité attendue des grands groupes éditoriaux ? En offrant une typologie des maisons d’édition françaises et de leur fonction éditoriale selon trois profils (groupes, moyennes maisons et « nouveaux éditeurs »), il met l’accent sur leur vocation pour le moins contradictoire : donner une valeur marchande à une création intellectuelle.

La deuxième partie s’attache aux modèles de commercialisation du livre. Au-delà d’une étude, à la fois statistique et empirique, sur les points de vente de livres en France, l’auteur souligne l’impact du niveau1 de la librairie sur les ventes, et par là-même, sur un modèle proche de la grande distribution, telle la Fnac qui a fait son entrée dans ce commerce de détail spécialisé. Sans efficacité, preuve en est la liquidation des librairies Virgin et la mise en vente des 57 librairies Chapitre. Une section entière est consacrée à la librairie en ligne et à la vente de livres sur Internet qui dessinent doucement mais sûrement un nouveau modèle de vente : rapidité des livraisons, stock pléthorique, possibilité de mettre en avant des ouvrages à rotation plus lente, que l’on appelle des livres de fonds.

La troisième partie est consacrée à la diffusion (la promotion des ouvrages auprès des détaillants) et à la distribution (l’acheminement du livre de l’éditeur jusqu’au libraire et la gestion des stocks et des paiements). Là encore, au-delà de la taille des maisons d’édition, de celle de leur catalogue et du volume de leurs nouveautés, c’est bien leur ligne éditoriale qui détermine le diffuseur-distributeur.
Une fois listés les 5 principaux diffuseurs- distributeurs – qui appartiennent aux grands groupes éditoriaux2 –, rares sont les moyennes structures de diffusion s’adressant aux petits et moyens éditeurs. Leur succès dépendant ici de la cohérence et de la spécificité des catalogues qu’elles défendent. Maîtriser sa diffusion reste donc une question essentielle pour les moyens éditeurs qui peuvent y voir « un moyen pour que l’ensemble du dispositif reste au service de l’édition ». Quant aux rapports entre diffuseursdistributeurs et libraires, l’auteur ne fait qu’énoncer quelques problématiques qui pourtant sont cruciales pour ces derniers, notamment en matière de trésorerie : taux de remise, offices sauvages, facturation du transport, délais de retours…

La quatrième partie met à jour les liens entre le livre et les pouvoirs publics, depuis le soutien à la publication d’ouvrages jusqu’aux fonds consacrés au développement de la librairie en passant par la création d’un label LIR. L’auteur y évoque également les discussions en cours autour du livre numérique ainsi que les leviers de la loi Lang pour réguler le marché du livre. À noter, l’amendement voté début 2014 pour encadrer la vente de livres en ligne3.

Enfin, sans surprise, la dernière partie traite des perspectives de la filière du livre. François Rouet questionne le livre numérique, tel un « nouveau produit suscitant l’émergence d’une nouvelle filière destinée à s’affirmer face à celle du livre “papier” au fur et à mesure que le livre numérique s’enrichirait et deviendrait véritablement multimédia, attestant d’un nouveau mode d’expression ». La montée en puissance d’une filière centrée sur le livre numérique pose donc les questions de l’équipement (pour la première fois séparation du contenu et du contenant), de l’offre (catalogue de livres numériques en cours de constitution), des interactions entre les éditeurs et les acteurs de la numérisation, de la validation éditoriale et bien sûr des acteurs à venir dans le domaine de la vente de livres numériques. Quelles seront alors les nouvelles formes de mutualisation à inventer entre les libraires et les éditeurs ?

Ce livre érudit s’adresse à un public motivé et intéressé par les acteurs clés de la chaîne du livre. On peut regretter que les bibliothèques, acteurs à part entière de la chaîne du livre, ne soient pas évoquées. Nul doute en tout état de cause que les enjeux et les perspectives évoqués en conclusion auront des répercussions au-delà du cercle que l’auteur a étudié.


Katia Fondecave

> Le livre. Une filière en danger ?, François Rouet (La Documentation française, 2013)



1. Les points de vente de livres sont classés en 3 niveaux selon leurs volumes de vente et leurs capacités à défendre un titre, un fonds. Ce sont les entreprises de diffusion du livre qui ont adopté cette segmentation qui, entre autres, définit le taux de remise dont les points de vente bénéficient.
2. Hachette, Editis (propriétaire d’Interforum), Gallimard (propriétaire de la Sodis), les Éditions du Seuil (propriétaire de Volumen) et Flammarion (propriétaire d’UD).
3. Cf. la rubrique « Repères juridiques », page 24.